L’union ne fait pas toujours la force

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Il existe un dicton populaire qui a la côte dans pratiquement tous les pays du monde, à savoir « l’union fait la force ».

Il fut un temps où moi aussi j’adorais un tel dicton, avant de me rendre compte qu’il ne s’agissait là que d’un cliché pour les naïfs. Car à bien y regarder, on aura beau unir les moutons, ils resteront des moutons et ne deviendront jamais des loups.

On a beau multiplier des troupeaux de chèvres qu’un seul loup ou un chien réussira à les faire fuir tous. C’est très parlant lorsqu’on assiste, dans les montagnes suisses, le soir venu, à un scénario très banal pour l’Européen, mais vu par moi, l’Africain, cela m’a beaucoup ému et touché dans ma chair.

C’est le soir venu, lorsqu’un seul chien réussit non seulement à réunir tout le troupeau de chèvres, mais en plus à leur indiquer le chemin à suivre jusqu’à l’étable. Et tous, sans protester, obéissent à ce maître, pourtant seul, avec pour seule arme ses crocs qu’il montre en aboyant lorsqu’une chèvre tente de lui désobéir.

Il est évident que ce petit chien minuscule tout seul ne pourrait rien contre ces mille chèvres si seulement ces dernières pouvaient prendre conscience non pas de leur nombre, mais de ce que serait la somme de leur force face à cet ennemi. Et c’est la réflexion qui porte à cette prise de conscience qui leur fait défaut.

Cette scène, c’est nous les Africains dans la peau de la chèvre et n’importe quel pays européen dans la peau du chien. Ces chèvres sont bien nombreuses et unies, mais il s’agit avant tout d’une unité de faiblesse, d’une union des êtres dépourvus de tout sens critique, de faculté de libre-arbitre.

C’est très important d’observer le chien lorsqu’il arrive sur le théâtre des opérations ; il n’est pas pressé. De loin, il observe tout le troupeau dans sa globalité. Les bêtes déjà en groupe ne l’intéressent pas trop. Son attention est portée sur les chèvres légèrement éloignées du groupe. Et c’est autour d’elle qu’il va se faire annoncer, tout en les repoussant vers le groupe.

Dans ce scénario, nous avons toute la relation entre les pays africains et les différents maîtres qui se succèdent. Et on ne peut cesser de se poser la question : comment une vingtaine de pays africains, peuvent-ils obéir sans coup férir aux injonctions de la France dans tous les domaines mêmes dans ceux dans lesquels elle se trompe ?

On pourrait penser que le sens critique, la conscience pourrait venir de l’école. Mais en Afrique, cela semble ne pas fonctionner. L’Afrique a envoyé ses enfants étudier dans les plus grandes écoles du monde, sans que cette relation de chien à chèvre qui nous lie puisse cesser. Mais que valent ces intellectuels?

Sommes-nous certains qu’ils sont vraiment allés dans la même école que les autres ? Comment un fonctionnaire africain qui est allé à la même école que son camarade français, en soit réduit à attendre les conseils de son ex-camarade de classe français comme si la science que les deux avaient apprise à l’école était différente ?

La réponse à ces nombreuses questions, je l’ai trouvée dans le livre Léviathan de Thomas Hobbes. Dans ce livre écrit en l’an 1651, Hobbes parle des intellectuels ignorants, qui ont cru par erreur que toute la connaissance se trouvait dans les livres.

Et n’ont pas compris que la base de toute connaissance est, avant tout, l’appréciation et le jugement de l’apprenant, pour accepter ou refuser ce qu’on lui enseigne et qu’on le pousse à digérer sans douter. Il y a une image que Hobbes nous donne très significative, pour comparer ces intellectuels qu’il appelle des « parfaits ignorants ».

Il les compare à des oiseaux qui entrent dans une pièce en passant par la cheminée. Et puis, se trouvent coincés et n’arrivent plus à en sortir. A ces oiseaux, on a toujours enseigné que la porte de sortie se trouve là où il y a la lumière.

Les voilà qui ne trouvent pour unique solution pour quitter la salle que d’aller se cogner contre la fenêtre vitrée, tout simplement parce que la lumière vient de là. Ce qui leur manque selon Hobbes, c’est l’essentiel : l’intelligence, pour poser la plus importante des questions : comment sommes-nous arrivés là ? Comment sommes-nous arrivés dans cette pièce?

C’est en retraçant toutes les étapes qui ont porté à arriver à ce point que ces oiseaux pourront tenir compte du fait que malgré l’obscurité que représente la cheminée, la sortie est paradoxalement par là.

Ce qui manque à ces intellectuels africains, c’est la nécessité de toujours revenir à l’historique de la rencontre violente entre leurs ancêtres pacifiques, mais traités comme des « sauvages » et les occupants européens qui utilisaient la sauvagerie de la violence pour prétendre les civiliser.

Ce qui leur manque, c’est de se souvenir à chaque fois qu’ils sont la chèvre et les autres le chien.

Ce qui leur manque est de comprendre que la chèvre ne peut tenir pour valable tout ce qu’elle a appris à l’école du chien, puisque les deux ont des objectifs opposés : l’un veut confiner l’autre et le tenir toujours sous contrôle alors que l’autre veut se libérer de cette tutelle.

Et du coup, ils ne peuvent objectivement aller à la même école.